Transplant blues – Episode 31 : Mon p’tit greffon

J’ai tout de même eu droit à quelques minutes de visite de mon épouse et de mon fils, tous deux revêtus de la « tenue réglementaire », précaution sans doute superflue car aucune barrière n’arrête les microbes qui se baladent dans l’atmosphère de cet hôpital. Bon, on va faire comme si !

Ma bouche, bien sèche, ne laisse passer que quelques sons inarticulés. Il va me falloir attendre encore quelques heures avant d’avoir le droit de m’humecter simplement les lèvres : interdiction de boire avant les fameux « gaz » ! J’avoue que je n’ai toujours pas saisi l’utilité de cette obligation « digestive » ? Quelqu’un m’apportera peut être une explication à ce sujet, à la lecture de ces lignes ?

Me voici seul à nouveau. J’émerge un peu plus au fil du temps. Aucune notion de l’heure qu’il est d’ailleurs, et que m’importe ! Une seule chose est sûre, je suis revenu dans le monde des vivants ! Visiblement, je suis « ressuscité » ; cette constatation est plutôt réjouissante. L’opération s’est donc bien passée, apparemment ! Pour le moment, ce ne sont que de simples suppositions mais je n’en saurai pas plus après coup, ni sur sa durée, ni sur son déroulement, pas plus que sur le chirurgien qui a officié. Le grand mystère restera entier !

J’ai hasardé une main sous le drap, en reconnaissance, en direction de mon ventre. Un pansement assez conséquent m’interdit toute exploration vraiment détaillée. Compte tenu de sa taille, la cicatrice doit être imposante. Je palpe un peu aux alentours… plus bas, juste au dessus de l’aine, je sens quelque chose de dur sous la peau. Je viens de faire la connaissance de mon greffon ! Sensation étrange et presque effrayante, de prime abord. C’est effectivement un « corps étranger » qui ne faisait pas partie de moi, quelques heures auparavant. Je n’insiste pas, un peu effrayé de risquer de porter atteinte, rien qu’en y touchant, à cet organe auquel je vais devoir m’habituer désormais.

Cette présence occupera mon esprit pendant bien des mois. Impossible de l’ignorer : ce nouveau rein n’est pas caché comme les miens, il est accessible, à portée de main. Je ne vais pas avoir fini d’en contrôler l’existence durant nos années de cohabitation.

Et presque tout de suite, j’ai une pensée pour mon « donneur » et un sentiment de reconnaissance profonde envers lui et sa famille qui m’ont fait ce cadeau désintéressé et absolu. Dire que cette personne était morte pour que je puisse bénéficier de ce don !

J’ai connu certains transplantés qui n’arrivaient pas à se faire à cette idée. L’acceptation de leur greffon leur était difficile et assez perturbante au niveau psychologique. Pour ma part, bien que parfaitement conscient de ce que ce don impliquait, je n’ai pas eu d’état d’âme et ai considéré d’emblée que cet organe m’appartenait comme s’il avait toujours fait partie de moi. Le fait d’en prendre ainsi possession me semblait être le plus bel hommage que je pouvais rendre à son ancien propriétaire puisqu’il me l’avait légué.

Je me suis naturellement posé des questions sur mon donneur : son sexe, son age, son milieu social et professionnel, la cause de son décès ? Autant d’interrogations qui devaient logiquement rester sans réponse. Je dis « logiquement » car c’est le principe du don d’organes qui doit rester anonyme et désintéressé. J’ai dérogé, sans le faire exprès, à cette règle, un peu plus tard et par hasard. Il y a prescription et je peux bien aujourd’hui l’avouer, je suis tombé sur mon dossier qui traînait sur une table. Comment ne pas résister au péché de curiosité en y jetant un coup d’œil afin de vérifier les informations qui, après tout, me concernaient directement. Je pensais plus alors à celles pouvant me donner des renseignements complémentaires sur les indications thérapeutiques plus détaillées que celles que l’on voulait bien me distiller !

Mais, ô surprise dès la 2ème de couverture, une page dédiée aux annotations concernant l’origine de mon greffon, à savoir : le nom et prénom de ma donneuse (une jeune femme de 30 ans), l’hôpital où avait eu lieu le prélèvement, et le fait que j’avais hérité de son rein droit ! Je ne vous dis pas le choc ! J’avais presque l’impression d’avoir violé l’intimité de cette femme. Du coup, je n’ai pas osé aller plus loin dans la lecture des annotations qui me concernaient directement !

J’avais transgressé, sans le vouloir, ce « secret » qui devait rester tabou. J’étais en proie à des sentiments multiples et contradictoires. La connaissance de l’ancien propriétaire de mon greffon donnait à ce dernier une nouvelle dimension, plus précieuse sans doute. Ma donneuse n’était, de ce fait, plus abstraite. Mon imagination essaya dès lors de lui donner vie et apparence. Je n’étais pas troublé le moins du monde de savoir que c’était une femme. Le fait qu’elle soit jeune était égoïstement plutôt réconfortant bien que très triste qu’elle n’ait pu profiter plus longtemps de sa vie.

Je n’ai jamais tenté d’en savoir plus ni de faire la moindre recherche concernant cette jeune femme. Les circonstances fortuites qui m’avaient révélé son identité ne m’autorisaient pas à m’immiscer dans ce qui avait été sa vie privée, pas plus que dans son environnement familial. Et puis, qui sait, mieux valait-il sans doute l’idéaliser en gardant le mystère que de risquer d’être déçu par la découverte de la réalité ?

Mais pour l’instant, j’étais encore loin de ces constatations puisque je venais à peine d’émerger des limbes de l’anesthésie !

8 Responses to Transplant blues – Episode 31 : Mon p’tit greffon

  1. daniele dit :

    bien….. et ensuite ?

  2. bouzou dit :

    Pour Transplant blues, il faudrait vraiment que je m’y remette… mais avec mes multiples occupations, j’ai du mal à m’y consacrer sérieusement… Ca va venir !

  3. daniele dit :

    ouiiiiiiiiiiiiiiiiii , il faut vraiment réécrire !!!!!!

  4. Linoa dit :

    Je vais peut être lever le mystère: suite à l’anesthésie le tube digestif est « paralysé ». La reprise des gazs informe que le transit est reparti et qu’on peut donc remplir le tube digestif sans (trop) de risques de vomissement…particulièrement en post opératoire ou le risque de faire une fausse route est majoré

  5. bouzou dit :

    Merci d’avoir répondu à ma question avec cette précision de spécialiste ! 🙂

    • Linoa dit :

      Non, merci à vous pour le point de vue de l’intérieur: après 3 jours, ça y est j’ai tout lu (« Dialyse song » et  » Transplant blues ») moralité: ça devrait devenir une lecture obligatoire en école d’infirmière! Même si ça fait un sacré pincement de s’imaginer du côté des tortionnaires ^^ mais je dois avouer que c’est très souvent comme ça que ça se passe, hélas! (Exemple l’infirmière brutasse qui rentre avec un tonitruant BONJOUR à 7h du matin. J’ai également été très sensible au commentaires sur le « petit personnel » si mal considéré des blouses blanches et pourtant souvent plus apprécié des patients : certaines devraient ouvrir les yeux !)
      Bravo pour la façon dont vous avez pris les choses en main : notre corps nous appartient et c’est en se renseignant et en étant acteur de sa prise en charge qu’on a d’autres alternatives que d’être passif aux mains des soignants ! Et c’est une façon de mieux vivre les choses je pense….

      • bouzou dit :

        Cela faisait un moment que je n’avais pas eu un tel commentaire sur mes écrits ! J’ai eu effectivement pas mal d’avis positifs de ce vécu de la part du personnel soignant (beaucoup également à propos de mes dessins qui sont très repris dans les hôpitaux et centres)
        Cela fait plaisir d’être aussi bien compris sur le sens « pédagogique » de ma démarche. N’hésitez pas à faire connaître encore plus ce Blog dans la profession !
        Je suis devenu très copain avec l’une de vos collègues (Mélanie) à qui j’ai d’ailleurs parlé de vous. Son Blog est ultra connu et fréquenté ! Il vaut le détour : son adresse en Blogroll…

  6. bouzou dit :

    Linoa : J’ai parlé de vous à Mélanie… Cela n’a pas trainé, elle vous a mis en lien sur son Blog ! :
    http://melanieinfirmiere.blog.mongenie.com/index.php?idblogp=1041316

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