Transplant blues – Episode 28 : Descente au bloc

juin 1, 2008

Avant de faire le grand saut, puisque cette étape est l’une des plus importantes de mon existence d’insuffisant rénal, je me dois de faire une petite pause… le temps d’essayer de rassembler le maximum de souvenirs avec le plus de détails possibles. Pas facile ! Le retour sur ce passé n’est pas une mince affaire ; cela fait tout de même 18 ans ! Le déroulement exact des événements, les horaires, le nom de tous les médicaments que j’ai pu ingurgiter, les résultats d’analyse… tout cela a du mal à remonter à la surface. Il ne me reste plus que des bribes de temps forts et marquants… beaucoup de pièces manquantes au puzzle, des oublis, de vagues sensations. Je n’ai pas pensé à l’époque à prendre des notes, comme certains, au jour le jour. Je n’imaginais pas alors avoir l’idée, ô combien saugrenue, d’écrire aujourd’hui le déroulement de mes aventures !

Le récit risque donc d’avoir des trous, des omissions, des imprécisions. Je vais donc malgré tout essayer de faire au mieux !

La perte de mémoire majeure concerne essentiellement les quelques heures qui ont précédé ma greffe, ainsi que celles qui l’ont suivie, en salle de réveil principalement. Sans doute l’un des effets secondaires de l’anesthésie ? Il est vrai que ce moment d’absence équivalent à une petite mort, puisque l’on ne maîtrise plus rien, réserve parfois des surprises bien singulières. L’un de mes néphrologues ayant assisté à mon opération m’avouera, bien des années plus tard, que j’avais eu, lors de ces moments d’inconscience, des comportements et des paroles peu en rapport avec les bonnes mœurs ! Malgré mon insistance, celui-ci n’a pas voulu me donner de détails sur la teneur de mes verts propos… Cette réaction de désinhibitions due aux produits anesthésiants est, parait-il, assez courante !

Vendredi 1er juin 1990. Une date plutôt facile à se rappeler !

Au petit matin, au sortir de cette nuit de quasi insomnie… pas besoin de me secouer et de me réveiller en fanfare… cela fait un bon moment que je vis, à l’oreille, l’agitation causée par le changement d’équipe de nuit pour celle de jour ! Exit mon infirmier et bonjour les nouvelles têtes !

Le rituel qui va être désormais mon lot quotidien commence par les prises de tension, de température, puis de sang. Par contre, pas de petit déjeuner ce matin, et pour cause ! A la place, une nouvelle ballade jusqu’à la douche pour un dernier badigeon complet de bétadine ! Retour à la chambre dans la chemise bien aérée et voilà que commence un long moment d’attente, car, bien entendu, silence radio sur mon heure de passage au bloc, comme il est souvent d’usage dans le milieu hospitalier ! Le slogan pouvant définir au mieux le manque d’informations dans cet univers kafkaïen est, sans conteste, celui de : « On vous cache tout, on ne vous dit rien ! »

Je ne vais pas vous raconter d’histoire, je ne me souviens plus de l’heure de mon départ pour les sous-sols… sans doute en milieu de matinée. Les blocs opératoires étaient, en effet, accessibles après un véritable jeu de piste, descente aux enfers par des monte-charges brinquebalants, des couloirs interminables, des portes tous les dix mètres, le tout piloté par un brancardier kamikaze qui semblait n’avoir pas conscience de balader un être humain mais avant tout un lit !

Nous voici arrivés dans un dernier couloir, sans doute près des blocs, où je suis laissé en attente, comme un paquet de linge sale. Des gens en tenue de chirurgien, hommes et femmes, coiffés, masqués, circulent de temps à autre, sans me prêter la moindre attention… suis-je transparent ? Quelqu’un va bien finir par s’apercevoir que je suis là, que j’existe… J’attends donc, ça, je sais déjà faire ! Bien entendu, j’ai perdu toute notion du temps qui passe. Le petit cachet calmant que l’on m’a donné avant de partir doit commencer à me brouiller l’attention… après tout, c’est sûrement fait pour ça !

Tiens, un homme au visage camouflé daigne enfin m’adresser la parole ! Il se présente comme étant l’anesthésiste qui va officier lors de la transplantation et s’inquiète de mes états d’âme. Je lui réponds : – Bonjour, enchanté, oui tout va bien, je suis décontracté, merci !

Il m’explique alors qu’il va me poser un cathé dans le bras… les piqûres, même pas mal, de ce côté-là, j’ai une certaine habitude !

Aussitôt dit… et me voilà ensuite propulsé dans le lieu de mon supplice où règne déjà une certaine agitation… Ma première pensée sera : – Merde ! Qu’est-ce qu’on se les gèle là dedans !